Discours de politique générale – juin 2026

Published On: 20 juillet 2026Views: 12

Aziliz Gouez porte la position du groupe Breizh a-gleiz lors du discours de politique générale de la session du 25 et 26 juin 2026

Chers collègues, 

 

Malgré le ciel désespérément bleu et la fournaise ambiante, il est tout de même un plan sur lequel les nuages s'amoncellent : celui de l'avenir de la Région, et des collectivités en général. Une fenêtre avait pourtant été ouverte par Sébastien Lecornu, fraîchement nommé à Matignon, lorsqu'en septembre 2025 il avait appelé les élus locaux à contribuer à un nouvel acte de décentralisation, censé redonner du souffle et du muscle à l'action locale. Les espoirs se sont envolés avec la parution des deux projets de loi Gatel, en avril et mai derniers. 

 

L'intitulé du second trahit à lui seul le contre-sens démocratique : « renforcer l'État local » afin de permettre aux collectivités d'agir mieux – quel raisonnement fallacieux ! 

Voici donc un projet de loi qui devait relancer la décentralisation, mais qui n'attribue aucune compétence nouvelle, aucun levier fiscal, à des collectivités territoriales aujourd'hui à l'os, et qui s'apparente de fait à un acte de recentralisation, puisqu'il s'attache surtout à conforter l'autorité de l'État autour de la figure du préfet. Celui-ci se voit attribuer un « pouvoir de substitution général » lui permettant de remplacer une collectivité en cas de carence dans l'opération des services publics locaux. Non seulement c'est le monde à l'envers – car ce sont les collectivités qui pallient aujourd'hui les carences de l'État et le retrait des services publics dans nos territoires – mais il y a aussi de quoi s'inquiéter pour nos lendemains démocratiques. 

 

En effet, le moment est-il bien choisi pour réaligner tout le monde derrière le préfet, héraut du pouvoir central, quand on ne sait pas dans quelles mains ce pouvoir central passera en 2027 ? 

 

Le moment devrait être au renforcement des Régions – demain, peut-être, comme contre-pouvoirs ; aujourd'hui, certainement, comme chefs d'orchestre de la vie collective à une échelle qui se situe ni trop près ni trop loin des particularités locales. Une échelle qui permet d'agréger et de fédérer les dynamiques locales en offrant un cadre cohérent et robuste aux sentiments d'appartenance, à l'esprit civique et à la délibération démocratique. Ce rôle ne saurait être assumé seul par l'État central, a fortiori pour tout ce qui relève de l'organisation de la vie quotidienne et de l'étayage de la cohésion sociale, dans son épaisseur affective, culturelle et mémorielle. 

 

Prenons, par exemple, l'enjeu brûlant, littéralement, de notre adaptation au changement climatique. Le sujet n'est pas seulement que les collectivités sont en première ligne des réponses concrètes à ce défi du siècle, au rendez-vous de la renaturation de nos espaces de vie bitumés, de la protection de la ressource en eau, de la prévention des risques d'inondation ou d'incendie. Le sujet est bien plus vaste et transversal puisqu'il renvoie à la capacité des communautés humaines à s'organiser pour faire face aux transformations des conditions d'habitabilité de leur territoire, lesquelles transformations ne sont pas les mêmes selon qu'on habite une presqu'île océanique ou un massif alpin, selon que le risque vient du recul du trait de côte ou du dépérissement des grandes forêts. 

 

Le défi qui se pose à la Région Bretagne est donc immense puisqu'il s'agit de rien de moins que de mettre en branle toute la société bretonne autour d'un grand projet partagé de mutation de l'ensemble des secteurs d'activité qui fondent notre prospérité : agriculture, industrie, tourisme, pour n'en citer que trois. La Région est concernée au premier chef parce que l'adaptation au réchauffement de la planète se pose de manière différenciée selon les territoires, mais aussi parce que son rôle d'animation est crucial pour aiguillonner la mobilisation générale. La mutation de nos filières économiques – de l'agriculture au bâtiment – requiert un immense effort de négociation et de dialogue, dans un pas de temps resserré, avec la diversité des forces vives de la Bretagne : monde économique, partenaires sociaux, collectivités infra-régionales, sans oublier les scientifiques – dont les travaux doivent être au cœur du débat, n'en déplaise à certains sur ces bancs. 

 

Alors évidemment, en l'état d'atrophie des Régions en France, ce scénario tient de la politique fiction. Mais si nous ne projetons pas l'avenir dans sa meilleure version possible, pourquoi sommes-nous élus ? Et surtout, nous n'avons pas d'autre choix que de préparer les ruptures, car les épisodes climatiques extrêmes vont se multiplier, et aussi parce que l'architecture institutionnelle française ne tiendra plus longtemps dans sa forme actuelle. 

 

Les débats que nous aurons cet après-midi, autour du rapport financier 2025 et de la première décision modificative au budget 2026, donneront à voir ce que nous savons déjà : que le modèle français de financement des collectivités va s'effondrer à court terme, signant l'arrêt de mort de la régionalisation telle que nous l'avons connue depuis 45 ans. Déjà, sous l'effet cumulé de l'érosion des recettes régionales (avec une dynamique de TVA atone et la baisse tendancielle de la TICPE), du sabrage des enveloppes de l'État sur l'apprentissage ou le PRIC, des mystifications du DILICO, et désormais des effets de la crise au Moyen Orient, on observe un affaissement des capacités d'investissement des Régions, au moment-même où ces investissements sont indispensables à l'accompagnement des transitions. Sauf à considérer, comme Christelle Morançais, que #Faire Moins peut être érigé en doctrine du bon gouvernement régional, cette situation devrait nous sortir du somnambulisme ambiant. 

 

Car les Régions ne sont pas seules menacées de paralysie, c'est tout l'édifice de l'action publique en France qui souffre d'embolie. Le système est tellement éclaté, les responsabilités tellement émiettées, les canaux d'intervention si redondants qu'il faut ensuite réintégrer le tout à grand renfort de comités de pilotage. L'État lui-même ne s'y retrouve pas : n'oublions pas que 40 milliards d'euros ont pu se volatiliser des comptes publics en 2024 ! Quant aux élus locaux, nombre d'entre eux ne savent plus où ils habitent. Nous avons vu récemment un Président de Conseil départemental financer des fusils anti-drones pour la maison d'arrêt de Brest, domaine du régalien par excellence, et demain, dans cet hémicycle, nous entendrons un parti dont le programme propose la suppression des Conseils régionaux en passer par notre Conseil régional afin d'interpeller l'État sur les capacités pénitentiaires de la Bretagne. De telles incohérences sont proprement stupéfiantes ! Le plus grave étant que les citoyens, las de cette confusion générale, ne sachant plus qui fait quoi, ni pour qui, ni avec quels impôts, pourraient être tentés par l'option autoritaire comme la voie la plus efficace du retour à l'ordre. Quoi de plus simple qu'un État central tout-puissant adossé à une idéologie nationaliste qui dresse des frontières nettes entre uns et les autres ? 

 

Au passage : la course à l'échalote entre le RN et le Président du Finistère sur le thème des prisons n'est pas anodine. Il y a dix jours, Jordan Bardella s'émerveillait sur BFM des records de places de prisons créées par Nayib Bukele au Salvador, pays où le taux d'incarcération est le plus élevé au monde ; et dimanche dernier, Abelardo de la Espriella remportait les élections présidentielles colombiennes sur un programme qui prévoit la construction d'une batterie de « méga-prisons » où les détenus seront nourris au pain et à l'eau. Les images circulent et s'incrustent dans nos imaginaires collectifs. La séduction autoritaire a passé le stade des signaux faibles – il y a quelque chose de pourri dans l'atmosphère de notre époque. 

 

Pour le groupe Breizh a-gleiz, ce n'est pas de coercition dont la société française a besoin, c'est de plus de confiance et de liberté. 

 

Il existe un chemin que notre pays n'a jamais voulu tenter, qu'il n'a même jamais réussi à vraiment penser, parce qu'il constitue depuis 1792 une sorte de tabou politique français, bardé des stigmates des vieilles libertés et de la différentiation. Ce chemin, c'est le fédéralisme, qui nous invite à refonder notre vie démocratique en pensant la complexité du monde et l'emboîtement des échelles, de la commune jusqu'à l'Europe, tout en clarifiant la répartition des responsabilités entre chaque niveau de gouvernement et en faisant confiance à la capacité qu'ont les collectivités d'organiser au mieux la vie publique sans que l'échelon supérieur ne vienne intervenir dans ce qu'elles savent bien faire. 

 

Pour reprendre le propos de Jean Louis Borloo lors du débat organisé ici le 11 juin dernier, nous devons redéfinir « la maquette de notre organisation », de telle sorte que l'État se recentre sur le régalien, à savoir ce qui « fait nation » (la justice, la défense, les affaires étrangères) et ce qui relève de la préparation de l'avenir (les grands programmes de recherche et d'innovation, etc) et que les Régions prennent la main sur les grands domaines du quotidien : le logement, la santé, les mobilités, mais aussi – s'agissant de la Bretagne – les langues, la culture et même une partie de l'éducation. Il faut aussi que la Région puisse répondre de ses choix de politique publique, ce qui implique que notre Conseil devienne pleinement une assemblée délibérante et décisionnaire, dotée de pouvoirs législatifs et réglementaires et d'une assise financière et fiscale robuste. Il s'agit, en deux mots, de réarrimer la démocratie à nos territoires, pour la raffermir. C'est tout le sens de notre plaidoyer pour l'autonomie de la Bretagne. 

 

Ce débat, chers collègues, est dramatiquement absent des projets politiques qui émergent pour la Présidentielle de 2027. Charge à nous tous ici de faire entendre la voix de la Bretagne dans ces discussions, ou en tout cas à ceux d'entre nous qui ne rêvent pas du Salvador… 

 

Merci pour votre attention. 

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