
Débat de la session du 4 septembre : les algues vertes
Intervention de Valérie Tabart lors de la session du 4 septembre 2026.
Chers collègues,
Dans ce débat sur la politique de lutte contre la prolifération des algues vertes, le rapport de la première enquête de suivi des magistrats de la Cour des comptes et de la Chambre régionale des comptes offre un bon appui pour regarder la réalité en face :
Cette réalité est celle d’une politique publique qui a produit des résultats, mais qui atteint, après plusieurs années de mobilisation, un palier.
Nous sommes loin d’avoir résolu le problème des algues vertes. Plus de 84 % des surfaces touchées se situent désormais dans des zones de vasières, moins fréquentées que les plages familiales et touristiques. Loin des yeux de la plupart des Bretonnes et des Bretons, ces échouages affectent fortement l’ostréiculture et la conchyliculture et grignotent jour après jour notre littoral.
Pour rompre avec cet intolérable état de fait, le groupe Breizh a-gleiz souhaite porter deux plaidoyers :
Le premier, c’est de prendre le problème des algues vertes à la racine
D’où viennent les algues vertes ? Leur origine agricole, à plus de 90 %, est scientifiquement établie. Et si nous allons plus loin dans l’investigation, il apparaît, comme notre groupe l’avait déjà souligné lors du débat de 2022, que les algues vertes sont la conséquence directe d’un excès d’azote, lequel provient de deux sources :
- Les engrais azotés d’origine minérale, d’une part, qui sont épandus sur les terres pour maintenir des rendements élevés des cultures
- Et d’autre part, les protéines végétales qui alimentent les élevages bretons et dont la dégradation dans les déjections – les lisiers – produit de l’azote d’origine organique.
Qu’il soit minéral ou organique, cet excès d’azote finit par être lessivé dans nos cours d’eaux sous forme de nitrates puis se déverse dans la mer où il constitue un véritable bouillon de culture pour les algues vertes, souillant nos baies et nos vasières et asphyxiant le vivant.
Cette réalité est la conséquence d’un modèle agricole breton qui a misé sur l’optimisation des volumes de production. Un modèle qui se trouve dépendant, en amont, d’intrants achetés à des pays tiers, et qui, en aval, détruit son environnement.
Les magistrats le disent avec une grande netteté dans leur rapport : « sans évolution profonde du modèle agricole actuellement prédominant et des modes de production, il est illusoire d’espérer réduire significativement les flux de nitrates et d’endiguer durablement le phénomène »
Cette phrase doit être le point de départ de notre débat politique.
Car si les magistrats peuvent constater, mesurer et recommander, il revient aux élus d’avoir le courage d’énoncer le cap de la transformation et les priorités stratégiques qui en découlent.
Notre groupe en identifie trois, la première étant celle de l’autonomie agricole.
En effet le vrai sujet, comme nous l’avions déjà dit en 2022, est celui de la réduction en amont de l’apport en azote, et non celui des flux. Pour rétablir les équilibres, la Bretagne doit faire de l’autonomie protéique une priorité stratégique. Nous sommes convaincus que dans ce nouveau siècle, défini par une double rupture – géopolitique et climatique – la robustesse de l’agriculture bretonne passera par sa capacité à nourrir les animaux d’élevage avant tout à partir de ses ressources propres. En clair, la Bretagne doit renouer avec une agriculture liée à ses sols, aux capacités réelles de ses écosystèmes et au réceptacle que constitue l’eau.
Deuxième priorité stratégique : la diversification agricole. En 2024, Aziliz Gouez avait porté un amendement en ce sens, qui s’appuyait sur les recommandations du “Mécanisme européen de préparation et de réaction aux crises de sécurité alimentaire” (EFSCM). L’enjeu est de diversifier à l’échelle de chaque ferme et de chaque bassin agricole européen, afin d’éviter les phénomènes de concentration géographique de productions et toute dépendance excessive aux importations et aux exportations. Le bénéfice sera double : pour la durabilité de nos systèmes alimentaires et pour la réduction des risques de pénurie. La Bretagne doit s’engager résolument sur cette trajectoire de diversification, tout en consolidant la production la mieux adaptée à ses spécificités pédoclimatiques, à savoir l’élevage bovin herbager.
Enfin, troisième priorité stratégique : mettre fin à notre dépendance aux pesticides. Dans un contexte où le dérèglement climatique nous expose à un grave manque d’eau, continuer à la polluer est une faute grave. Avant même d’envisager la construction de nouveaux ouvrages de stockage, un préalable doit s’imposer : restaurer des sols vivants, conduits selon les principes de l’agroécologie, capables de mieux retenir l’eau et de la préserver.
Ces 3 priorités stratégiques, autonomie agricole, diversification et agroécologie doivent constituer l’horizon d’une adaptation de notre agriculture bretonne. Elles doivent être au cœur de la politique publique.
Nous mesurons les peurs, le spectre d’un effondrement de la production et de l’emploi agricoles. Mais au sortir d’un été caniculaire qui a constitué un choc frontal pour le monde agricole breton – avec des mortalités animales alarmantes, des rendements de cultures au plus bas, et une angoisse inédite quant à la capacité de nourrir les bêtes si la sécheresse perdure – le moment est plus que jamais à la transformation de l’agriculture bretonne.
Notre deuxième plaidoyer porte sur le pilotage de la politique publique dans une vision fédéraliste.
Là où les magistrats de la cour des comptes et de la chambre régionale ont une approche statique, règlementaire, n’imaginant pas au-delà d’un nouveau plan dont l’Etat central reste le pivot majeur, nous sommes convaincus d’une approche avant tout dynamique, qui passe par la mobilisation collective, laquelle devrait être orchestrée par la région Bretagne.
La capacité de concertation n’est pas au cœur de la culture de l’État. Animer le dialogue et construire des accords relève du savoir‑faire des collectivités territoriales.
Le choix de s’appuyer sur la collectivité régionale est d’autant plus fondamental en Bretagne que celle‑ci est façonnée par une histoire sociale de l’agriculture, qui a associé le monde socio‑professionnel et les élus autour du développement de son agriculture.
Durant l’été, nous avons entendu un candidat à la présidentielle imaginer un nouveau découpage régional en éco-régions, à l’échelle des bassins des grands fleuves comme la Loire, sans considération pour cette histoire sociale et culturelle.
Cela étant dit, le candidat à la présidentielle dont il est question a tenu un propos que nous partageons tout à fait : « La cartographie administrative est toujours politique ».
Oui, c’est juste, « la cartographie administrative est toujours politique » et c’est précisément la raison pour laquelle nous voulons rompre avec une histoire de France où toute décision politique concernant cette cartographie administrative est verrouillée depuis Paris.
Ce n’est pas ça la démocratie et ce n’est pas ça la modernité à une époque, la nôtre, où les bouleversements qui affectent le climat et la biodiversité appellent à la mobilisation des communautés humaines là où elles ont construit des solidarités concrètes au fil des générations qui se sont succédées.
Donc, en résumé, NON à un nouveau découpage régional qui nous serait imposé et OUI à la Bretagne pensée comme une « écorégion » plaçant le vivant au centre des politiques publiques, mais une Bretagne qui a vocation à retrouver son intégrité territoriale et où la population sera associée à la construction de ces politiques.
M. le président, dans cette approche fédéraliste, notre groupe propose – vous l’aurez compris – de donner un pouvoir prescriptif à l’Assemblée bretonne de l’eau. Êtes-vous prêt à reprendre cette proposition à votre compte ?
Enfin, avant de conclure, nous formulons plusieurs attentes en faveur d’une région Bretagne beaucoup plus pugnace dans son approche :
Vous déplorez la difficulté d’introduire une éco-conditionnalité dans les crédits régionaux adossés au fonds européen FEADER. Pourquoi la Région n’interpelle-t-elle pas haut et fort la Commission européenne sur cette contradiction qui consiste à exiger le bon état des eaux en 2027 tout en empêchant l’éco-conditionnalité dans le Pass compétitivité industries agro-alimentaires?
Vous soulignez le rôle déterminant des distributeurs dans la transformation des systèmes alimentaires. Pourquoi la Région Bretagne, compétente en matière économique et chargée des filières agricoles dans le plan de lutte contre les algues vertes, ne structure-t-elle pas un dialogue avec ces acteurs et les entreprises agroalimentaires pour la transformation des modes de production et la construction de nouveaux débouchés ?
Ce travail régional sur les filières engagerait un pilotage des trajectoires de production, pour aller au-delà d’un regard fataliste sur la décapitalisation en cours, qui affecte notamment le potentiel de l’élevage bovin herbager.
Pour conclure, nous affirmons que c’est être aux côtés des agriculteurs et des agricultrices, aujourd’hui et demain, que de demander que chacun et chacune puisse être soutenu dans cette transformation. Les discours de déni et la mise en cause des écologistes ne protègent personne.
La lutte contre les algues vertes sera gagnée lorsque nous aurons le courage collectif d’en supprimer les causes.
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